L’art est difficile

Albert Camus a dit (selon facebook qui est une source absolument sûre) : “Les vrais artistes ne méprisent rien ; ils s’obligent à comprendre au lieu de juger. Et, s’ils ont un parti à prendre en ce monde, ce ne peut être que celui d’une société où, selon le grand mot de Nietzsche, ne régnera plus le juge, mais le créateur, qu’il soit travailleur ou intellectuel.”
Bim, tu commences avec une citation comme ça, c’est terminé, même pas besoin d’argumenter derrière. Merci d’avoir lu ce billet, et à dem…

Ah oui, merde.

L’art est difficile. Il suffit d’essayer d’en produire pour se rendre compte. Même pas de l’art, tiens : de l’entertainment. Du divertissement. Essaie de faire rigoler tes copains/copines avec une blague, c’est déjà compliqué.

Maintenant, essaie de faire rire des gens que tu connais pas. La blague a intérêt à être vachement bonne, déjà. Et puis, si ça se trouve tu as une tête de neuneu : va falloir compenser avec du talent, parce que tes copains/copines, ils sont habitués, mais les gens ?

Bref, l’art est difficile. La critique, elle, elle est facile. Paraît-il.

Tellement facile qu’aujourd’hui, pour un artiste, on a douze mille critiques. Je pense surtout à des gens comme l’Odieux Connard ou des critiques du dimanche, qui produisent des “critiques au vitriol” d’oeuvres diverses et variées. J’aime bien cette expression. “Critique au vitriol”. Elle dit tout ce qu’il y a à dire. Le “vitriol fumant” ou “huile de vitriol”, c’est l’acide sulfurique, “notoirement utilisé pour des vengeances ou des crimes d’honneur en défigurant la victime”, nous dit Wikipédia, qui ne dit pas que des conneries, tant s’en faut.

Le vitriol défigure. Il “dénature la figure”, il déshumanise. C’est le but ultime de la défiguration : faire perdre figure humaine, priver la victime de sa beauté, et plus profondément, de son appartenance au genre humain manifestée par les traits du visage, le motif visuel qui figure (ha ha ha) l’être humain dans les logos ou la bande dessinée. Dessinez un smiley tout con : deux points, un trait arrondi… hop, vous avez un humain. Un humain figuré, en tout cas. Si vous ne l’avez pas fait, lisez “L’art invisible” de Scott Mc Cloud, c’est un des bouquins les plus passionnants jamais écrits sur l’art en général, et la bande dessinée en particulier.

Bref, quand j’émets une “critique au vitriol”, je défigure. C’est bien ce qui se passe lorsque, plutôt que de m’attacher à l’intention d’un auteur ou d’une autrice, je cherche à décortiquer son oeuvre de l’extérieur : tel détail n’est “pas esthétique”, telle péripétie du récit est “peu réaliste”, tel personnage est caricatural…

Prenons un film de Tim Burton. Prenons Beetlejuice. L’intrigue tout entière est peu réaliste, son esthétique ne correspondait (à l’époque) à aucun critère généralisé et les personnages étaient pour le moins caricaturaux. Pris de l’extérieur, Beetlejuice est absolument grotesque. Mais il suffit de s’y pencher un peu pour en percevoir l’immense richesse visuelle (et musicale), la formidable créativité. Beetlejuice est une ode aux freaks qui s’assume complètement, portée par la personnalité (et l’intention) de Tim Burton.

Non mais on le connaît, maintenant, Tim Burton. Des burtonneries, on en voit partout. Il a relancé Halloween à lui tout seul.

Ouais, maintenant, c’est un pote, Burton. Quand il raconte une blague, il a beau avoir une tête de neuneu avec ses trucs chelous et un peu gothiques, on sait que ça va être marrant, parce que c’est lui.

La critique au vitriol défigure parce que ce n’est qu’une critique. Elle est d’une facilité déconcertante, ne nécessite aucune forme de talent, et surtout aucune compétence artistique. Ce n’est pas de l’autodérision : l’autodérision consiste à rire de nos propres défauts pour les souligner et peut-être les exorciser, ou les assumer. La critique au vitriol est une forme d’expression tellement pauvre qu’il lui faut s’exercer à partir des défauts d’un·e autre. Je ne sais pas si vous mesurez l’indigence de ce genre de technique. Elle nécessite qu’un auteur ou une autrice se soit déjà mis·e à nu pour pouvoir s’exprimer. Tout le courage du critique ne provient que du premier pas qu’a fait quelqu’un d’autre.

Albert Camus parle de comprendre plutôt que de juger. Comprendre, c’est établir un vrai lien avec l’auteur : il n’est plus celui qui fournit un produit que l’on consomme, mais celui qui exprime quelque chose et établit une communication. Si je considère l’oeuvre comme le début d’une conversation, je m’y intéresse plutôt que de la consommer.

Le “produit” ne devient une oeuvre qu’au moment où on décide de s’y pencher, de l’analyser, d’en parler comme d’une oeuvre.

Par conséquent, la première critique (stupide) que l’on peut émettre vis à vis d’une oeuvre, c’est qu’elle a été conçue sans âme, ou, pour reprendre vaguement les termes de Martin Scorsese ces derniers temps, “qu’il ne s’agit pas d’une oeuvre conçue par des êtres humains pour transmettre des émotions”. Il faut être assez rudement con pour affirmer ça. Même Roger Corman, notoirement connu pour faire passer la rentabilité de ses oeuvres en tête de ses priorités, n’a jamais commis de film si creux qu’il n’ait pu s’en servir pour exprimer quelque chose (et là, lectrice, lecteur, je te recommande un bouquin formidable sur le ciné, “Comment j’ai fait 100 films sans jamais perdre un centime“, dudit Corman avec interviouves de gens qui l’ont côtoyé).

Prétendre qu’un film n’est “qu’une machine à faire de l’argent”, c’est – à mon pas si humble avis – se décrédibiliser avant même d’avoir avancé le moindre argument derrière. C’est imaginer qu’il puisse exister une forme d’expression artistique réellement dépourvue de toute volonté de communiquer.

Je ne vois pas comment un véritable artiste pourrait penser de cette façon, à aucun moment de sa carrière. C’est pour cette raison que l’affirmation de Scorsese m’a tant étonné. Le mépris vis à vis de la pop culture ne date pas d’hier : il est profondément enraciné dans une société qui s’imagine être ouverte d’esprit parce qu’elle accepte avec vingt ans de retard les avancées des générations qui l’ont précédée. Le mépris vis à vis d’une forme de cinéma calibré, je peux le comprendre, a fortiori venant d’un réalisateur connu pour son cinéma viscéral (du moins dans la première moitié de sa carrière). Mais le mépris affirmé pour la culture de masse, j’avoue que ça me dépasse un peu.

“C’est un peu long pour dire fuck you Marty, non ?”

En effet.

A demain pour un post encore plus fumeux sur des sujets complètement inintéressants ! Car comme disait Montaigne : ce sont là les excréments d’un vieil esprit, tantôt durs, tantôt lâches, mais toujours indigestes !

(Vous êtes des gens culturés, maintenant : vous lisez un beulogue où on cite Montaigne.)

Changement de rythme

Petit changement de rythme sur le blog, dû à une vie trépidante… ou plutôt à une vie mieux organisée. Il y a plein de choses qui changent dans ma vie (mes chaussettes, par exemple, à un rythme désormais bisannuel) et ça se passe plutôt pas mal. Suffisamment pour que j’aie envie de me remettre à écrire de façon régulière, que ce soit pour rédiger des choses plutôt structurée (comme un scénario pour Things from the Flood qui paraîtra à la sortie du livre du jeu en français, ou juste un peu après, ou encore des choses que j’ai déjà bien entamées et qui n’attendent qu’un peu de travail pour progresser en direction de leur achèvement).
Bref, les projets ne manquent pas, dont des choses déjà bien avancées : il ne me reste plus qu’à me discipliner et à organiser réellement tout ça. Du coup, je vais m’efforcer de parler de trucs et de machins régulièrement, et de vous livrer mes impressions régulièrement, dans une catégorie billet du jour. On verra si ça fonctionne, si je le fais assez souvent pour mériter ce nom (plutôt que billet de la décennie, par exemple). J’y parlerai brièvement de ce que je vois au cinéma, de ce que je lis, de ce à quoi je joue, de ce que j’ai mangé la veille et de la texture de mes selles : bref, tout ce qui ne manquera pas de vous intéresser, j’en suis sûr.

Ce vékande, par exemple, j’ai vu plusieurs flimes. Le dernier, Taken, ça faisait un bout de temps que ça me démangeait. C’est une prod Europacorps, du Besson… pas forcément ma came préférée. Et pourtant, ça tient plutôt bien la route, avec une histoire de papa-vigilante qui défonce tout le monde pour récupérer sa jolie fille blonde américaine perdue dans le gouffre du stupre qu’est Paris et alpaguée par ces salauds d’étrangers d’Etrangie à la solde d’un de ces salauds de riches (il paraît qu’Eric Zemmour n’arrive toujours pas à terminer le film sans une boîte de kleenex, me demandez pas pour quoi en faire). Bah oui, c’est populo, ça va pas voler bien haut, mais c’est efficace, avec juste la petite touche émotion pour que ça fonctionne. Liam Neeson (qui a joué dans absolument TOUS les films du monde : regardez le générique, il est toujours là, partout. Excalibur ? Liam Neeson. Tu l’avais pas vu, hein ? Eh ouais. Delta Force ? Bim. Chez Wikipedia, ils ont un serveur spécial rien que pour la filmo de Liam Neeson tellement elle tient de la place. Bon, je déconne, hein, mais quand même… Excalibur ?). Et franchement, c’est le bon petit film sympa à regarder le vékande : efficace, rapide, clair.
The Tall Grass, sur Netflisque, adapté de Joe Hill et de son papa (qui a tenu à demeurer anonyme). Très bon. Et ni plus ni moins qu’un épisode de la 4e Dimension un peu orienté horreur. Le pitch est bon (des gens pénètrent dans un champ en entendant un petit garçon les appeler à l’aide… et se rendent compte qu’ils ne peuvent pas trouver la sortie), ça vire très vite au Lovecraftien, ça fonctionne jusqu’au bout et il y a une très belle utilisation des gros plans, ainsi que de discrets effets numériques, pour installer le gros malaise. Bref, de la bonne, que je recommande.
Et finalement (oui, j’ai enchaîné), The Super, qui ne signifie pas “le monsieur qui met son slip par-dessus son pantalon” pour une fois, mais “Le gardien”. Un type emménage avec ses deux filles dans un immeuble où se produisent d’affreux meurtres… Serial killer ? Démon ? Le mystère reste entier jusqu’à la fin, où ce qui passait pour des incohérences s’explique assez intelligemment. On y voit un Val Kilmer surprenant dans un rôle d’homme d’entretien un peu craspec et super creepy. C’est vraiment fun malgré un rythme un peu cahoteux : il y a de quoi passer un très bon moment sans s’ennuyer. De ces trois films, the Tall Grass reste le plus intéressant et donne de bons espoirs quant aux films distribués par Netflix (et puis, Scorsese s’y met, hein, alors… Wink wink !).

Allez zou, fin de ce premier post bref mais court, on se revoit bientôt !

Le vrai cinéma

J’espère partir comme un vieux con aigri, désespérant de toute forme d’art, me souvenant de l’âge d’or où tout était mieux, pour me dire : bon, ça y est, c’est fini, plus rien à découvrir, donc pas la peine de rester.
Pouf pouf…
Scorsese nous annonce qu’il ne voit rien de passionnant dans l’univers ciné de Marvel. Selon lui, ces films ne sont pas réalisés par “des êtres humains qui veulent transmettre des émotions”. Eh ben merde alors. Ca m’a fait réfléchir (une fois n’est pas coutume, diront les trous de balle du fond : je vous vois. I see you, you little holes of bullets !).
C’est une opinion (tout à fait argumentable), mais une opinion à laquelle je n’adhère pas, mais alors pas du tout.
Scorcese enchaîne sur cette époque lointaine et bénie où on faisait des films sur de vrais personnages, du “vrai cinéma” donc (en oubliant au passage que l’époque dont il parle était particulièrement riche en films d’exploitation et autres séries B, voire Z, mais mettons).
Il y aurait selon lui un vrai cinéma (rare) et un faux cinéma (celui qui joue les “parcs d’attraction” et qui n’est donc pas du cinéma).
Et ça, je trouve ça furieusement con. Il n’y a pas de “vrai” ou de “faux” cinéma. Pas de bol : le ciné, c’est le ciné. Même le ciné qu’on n’aime pas.
Moi, le ciné d’aujourd’hui, je l’aime bien. J’aime bien voir fleurir des trucs improbables (Mother), bouleversants (Midsommar), fun (plein de films). J’aime bien l’entertainment pur jus, celui qui est là pour te faire plaisir, ce qui ne l’empêche pas de te faire réfléchir à l’occasion. Un cinéma qui serait au service du public. Alors que le cinéma “auteurisant” me fait généralement chier parce que… eh ben parce qu’il est au service de quelqu’un d’autre (c’est écrit sur l’étiquette, comme le Port-Salut). Et le plus noble des deux, à mes yeux du moins, n’est pas celui qu’on croit. J’aime le ciné généreux d’un Guillermo del Toro. J’aime les films un peu foutraques, et j’aime les blockbusters (mon film préféré étant le premier d’entre eux, Les Dents de la mer).

L’image contient peut-être : une personne ou plus, mème et texte


J’aime plein de trucs. Ouais, je me souviens de belles périodes ciné (les années 1980), mais de là à dire : “tout était mieux avant”, oh poutrin, non.
Je me dis encore que le meilleur est à venir, avec des films inclusifs, et les innombrables formes de narration qui ne devraient pas manquer d’accompagner la (trop) lente déliquescence de la narration patriarcale, sexiste et raciste qui prédomine depuis toujours (ce qui ne m’empêche pas de toujours apprécier des machins bien sexistes, mais en percevant désormais leurs gros défauts et en me disant : dommage).
Je vois plein de choses merveilleuses. “Je vois des bons films. PARTOUT.” Je suis bien content d’être câblé comme ça, plutôt bon public, avec de solides bretelles à suspension d’incrédulité. Je suis bien content d’être fromage ET dessert.
Alors je révise ma déclaration de début de post.
J’espère ne partir QUE quand je serai un vieux con aigri se souvenant de l’âge d’or où tout était mieux. Ca devrait me laisser un sacré bout de temps devant moi.
La bises à toutes les créatives et à tous les créatifs.

Double Feature : John Rambo et Midsommar

Double feature un peu spécial ce vékande, avec deux films vus sur une taylay, et non un écran de ciména.

Comme d’hab, ça va spoiler velu, vous êtes prévenu.es.

John Rambo (2008)

Oui, le John Rambo intitulé Rambo au Québec, parce qu’au Québec, Rambo (dit « Rambo un », voire « Rambo, hein ? » en France) s’intitulait Rambo le Dévastateur. Alors qu’aux zétazinis, c’est Rambo First Blood (alias « Rambo tombe à vélo et s’écorche les genoux : il ne s’en remettra pas et s’engage dans l’armay des zétazinis »).

Euh, bon, en fait c’est Rambo 4. Dans les années 1980-90, c’était la classe de mettre un numéro après le nom d’une suite, aujourd’hui c’est la lose, il faut croire. En tout cas, ça ne facilite pas la tâche au cinéphile un peu distrait. Bon, l’essentiel, c’est : je ne vais pas vous parler du Rambo qui sort au ciné en ce moment (septembre 2019 donc), mais du précédent.

Recommandé par des gens que j’apprécie beaucoup (et qui vont probablement me jeter de petits cailloux pointus après cet article, je les entends déjà poncer des silex), le film est bâti selon un schéma classique : Rambo est parti capturer des serpents venimeux en Thaïlande et oublier toutes ces conneries de guerre de mon cul, il est peinard à choper de la vipère aquatique super dangereuse à mains nues, quand soudain, arrivent des gens qui ont une furieuse envie de le faire chier.

Et ces gens, comme souvent les gens qui font chier quand on est peinard, sont des prosélytes qui veulent passer en loucedé en Birmanie  pour aller refourguer des bibles et du prêchi-prêcha à des pauvres paysans Birmans qui sont déjà bien embêtés d’être chrétiens dans un pays où c’est un peu un ticket gratuit pour une partie de « attrape la balle de fusil avec tes organes ».

Ca commence plutôt intelligemment, avec ces prosélytes qui sont aussi médecins, donc pas complètement inutiles, et qui ont grave la foi : la petite nana sympa mais inaccessible parce que son mec fait partie de l’expédition explique bien à Rambo que non, tout n’est pas perdu pour lui, qu’il a beau faire celui qui s’en fout et qui passe tranquillement ses nuits en PTSD, il se soucie encore de son prochain. Ou de sa prochaine. Et ça tombe bien, des prochains, elle en a un plein bateau à convoyer jusqu’en Birmanie alors secoue-toi, John, enfin, tu vois bien que c’est important.

Ce qui n’est pas si con.

D’une part parce qu’on sent arriver une escouade de bons persos blancs bien privilégiés à bloc qui débarquent avec leurs bites (pour la majorité d’entre eux) mais même pas de couteau dans un pays en guerre, et qu’il y a peut-être une morale rigolote à en tirer. D’autre part parce que…

BOUM !

Ca, c’est le bruit des Birmans opprimés qui sautent sur des mines. Krakka-boom ! Ca, c’est le bruit de leurs copains et copines massacrés par une junte infecte menée par un officier pédophile. Pendant une séquence d’exactement huit heures, nous assistons donc aux déprédations des salauds de méchants, caractérisés par le fait qu’ils massacrent un peu les gens pour passer le temps. Et Dieu que le temps passe lentement en Birmanie quand on assiste à tout ça. On m’avait parlé d’un film violent, et poutrin de sa génitrice, c’est un des plus violents et affreux que j’aie vus. Franchement, si vous êtes un poil sensibles, épargnez-vous ce spectacle, c’est limite insoutenable. Mais j’ai soutenu héroïquement pour vous, donc estimez-vous heureux, petits galopins.

Donc, à partir de là, le film bascule dans l’ultraviolence à outrance. Ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose : ça fonctionne même très bien dans pas mal de films de guerre ou d’horreur, et montrer la violence peut avoir un sens. Mais dans Rambo, je le cherche encore. Il y a peut-être une simple volonté de choc, mais pour moi, ça ne fonctionne pas, mais alors pas du tout.

Des mercenaires interviennent et doivent aller chercher les missionnaires capturés par l’armée birmane (et un petit peu torturés, mais quand même pas trop, à une exception notable : l’un d’entre eux se fait bouffer les pieds par des cochons). L’équipe de mercenaires rappelle pas mal ce qu’on a pu voir dans des films d’action des années 1980-90, mais la sauce prend difficilement : peu de temps pour développer ces personnages à l’exception d’un chef assez infect, mais qui révèle son courage en crachant à la tronche de l’officier birman.

Tout ce petit monde-là intervient dans le village tenu par l’armée, et nous assistons à une interminable scène d’humiliation de captives obligées de danser devant une foule de soudards avinés, jusqu’à ce que l’atmosphère sombre davantage et que les soldats se jettent sur elles et les molestent copieusement dans la perspective évidente d’un viol collectif.

Alors tout ça, après avoir vu l’assaut du village, les gosses jetés dans le feu, les corps démembrés par les éclats d’obus et tout le reste, ça commence à faire un poil too much. Or la scène d’humiliation s’éternise. Elle entrecoupe une longue séquence d’infiltration du village des méchants par les mercenaires, mais les « coupes » sont très longues chaque fois. Et chaque fois la vision devient plus malaisante, par effet de répétition sans que quoi que ce soit ne s’y ajoute réellement. Nous comprenons également que l’officier birman est pédophile, ceci au moyen de quelques plans heureusement moins directs : un gosse entre dans ses quartiers, la porte se ferme. On reverra le gamin repartir plus tard comme une ombre, au loin.

S’ensuit l’attaque du village, ça pète, ça se passe assez mal pour les mercenaires, puis, lors de la fuite, Rambo s’empare d’une mitrailleuse lourde et les rebelles locaux interviennent pour mettre leur raclée aux mercenaires. Raclée qui nous est montrée sous la même forme que l’assaut du village : corps démembrés par les balles, explosions, lance-flammes…

Arrivé à ce point, je n’avais plus qu’une envie : que ça se termine très très vite. Rambo repart en mode machine de guerre, il défouraille comme une escouade de marines à lui tout seul, et ça finit en bain de sang. Encore une fois, les scènes sont assez insoutenables et j’ai réellement subi les images plutôt que de les regarder.

Fin du truc : Rambo, comprenant qu’il est encore humain, rentre au ranch de son père et hop, crédits.

Immense déception.

J’attendais, derrière la violence, un message un peu plus subtil. OK, une partie du message passe  bien : la guerre, c’est super moche et quand on est un petit privilégié à la con, c’est pas super malin d’aller répandre la bonne parole à l’autre bout du monde, parce qu’on se fait un petit peu tuer sauf s’il y a Rambo dans le coin.

Non, euh, sérieusement : je ne retiens du film qu’une série d’images ultraviolentes enchaînées sans but narratif, avec un montage assez foireux. Aucune réelle présentation des méchants, qui sont juste tout le temps des connards. Cela dit, on n’a pas énormément de pitié quand ils y passent, mais ça reste une maigre consolation après avoir encaissé le reste. A vrai dire, leur exécution à la sulfateuse par Rambo n’a rien de cathartique ni de satisfaisant. La fin du film m’a laissé curieusement froid, et j’ai attendu jusqu’au bout qu’il *se passe quelque chose*. N’importe quoi. N’importe quoi sauf un massacre/viol. Bref, une quelconque volonté de raconter un truc. Et je n’ai absolument rien vu de tout ça.

Par conséquent, soit j’ai loupé quelque chose d’essentiel (ça m’était arrivé sur le tout premier Rambo, qui m’avait bien plu, mais que je n’ai réellement compris qu’en le revoyant vingt ans plus tard), soit c’est vraiment un Rambo de plus, bien plus proche des deux opus précédents que du premier, qui reste un classique excellemment bien mené.

Au passage : âmes sensibles, sérieusement, abstenez-vous.

Midsommar

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2e film joyeux et d’une gaité époustouflante du week-end : Midsommar, d’Ari Aster.

Ari Aster, c’est Hereditary, un film d’horreur choc qui m’a scotché à mon siège de ciné comme jamais à sa sortie, et qui m’a mis une gifle magistrale.

La bande-annonce de Midsommar laisse entrevoir à tout spectateur un peu aguerri le pitch du film : des Américains en vacances assistent aux festivités de l’été en Suède, mais évidemment, la communauté où ils se rendent n’est pas bien bien nette et ça va très mal se passer. Bref, c’est un coup à vérifier si personne n’est en train de monter un gros mannequin d’osier dans un coin. Wink wink.

Premier truc : c’est lumineux. Poutrin, on se prend de la lumière plein la tronche durant tout le film. Normal, c’est l’été, c’est en Suède, c’est lumineux. Une immense partie de l’action se déroulant dans un village qui ressemble en gros à un vaste pré avec quatre maisons et un temple en forme de dé à 4 faces (oui, une pyramide, roooh, mais ça marche aussi), on est souvent désorienté. Rien pour bloquer la vue : on voit très très loin, tout le temps, et on est aveuglé par le soleil une bonne partie du temps. C’est curieusement éprouvant pour les nerfs, d’autant que la tension monte au cours du film et que le malaise s’installe peu à peu, pour aboutir à une fin évidemment atroce.

Ari Aster a déclaré qu’il s’agissait non pas d’un film d’horreur (mec, t’as pas vu les cadavres dégueu qu’ont fait les SFX ou quoi ?) mais un film de rupture.

Et… mais ouais, c’est bien ça, en fait. Le couple de personnages, Christian (ha ha ha, un peu comme chrétien, en français ! Bien vu !) et Dani s’éloignent peu à peu, et cette dernière passe par tous les stades douloureux d’une rupture bien dégueulasse (Christian étant quand même un bien beau connard qui ne sait pas ce qu’il veut).

On éprouve une sensation de flottement désagréable tout le long du film : on se sent quasiment désincarné, avec ce paysage sans repères, où l’on ne peut se raccrocher qu’à la structure pyramidale et menaçante où tout va s’achever. Les habitants de Harga, la communauté suédoise, se livrent aux rites avec application, rigueur, mais souvent sans passion. Les sourires sont rares dans beaucoup de scènes, et surtout, aucun dieu particulier n’est mentionné. C’est un culte à la nature, aux cycles de la vie, mais qui, contrairement au culte chrétien (par exemple), n’anthropomorphise rien. L’homme n’y est pas l’image (ou à l’image) de dieu, mais un simple combustible. La promesse d’une réincarnation, d’un au-delà, peut-être, ne pèse pas bien lourd face aux réalités atroces que subit la chair dans le film : là aussi, beaucoup de scènes difficilement soutenables, à l’image de ce que proposait Aster dans Hereditary.

Cette communauté, nous la voyons pourtant avec du recul, dans des vignettes, parfois comme dans une maison de poupées (un thème présent dans Hereditary également), ce qui m’a fait penser aux films de Wes Anderson et à sa prédilection pour les décors/dioramas. Ari Aster est-il une sorte d’anti-Wes Anderson montrant des communautés qui n’existent qu’à un moment de rupture ? (Celle d’Hereditary subit plusieurs deuils qui mènent à la fin que vous savez si vous l’avez vu…)

Nous sommes à la fois prisonniers de l’action et extérieure à elle. Nous n’aurons pas d’explication concernant certains aspects de la communauté, et lorsque nous obtenons des réponses, c’est visuellement : le jeu de « skin the fool » évoqué en début de film prend un sens très concret à la fin, et nombre de visions aperçues sur des dessins se réalisent.

Le film dure 2h30 environ, mais passe comme une vision onirique : d’ailleurs, les personnages y sont très fréquemment sous l’emprise de diverses substances. Encore un thème de la chair malmenée, amenée à un point de rupture ? Je ne sais pas vraiment. Le film donne à réfléchir (et pas du tout envie d’aller en Suède ni chez des espèces de sectes cheloues, et c’est une super bonne pub antidrogue), et je ne serais pas surpris qu’il obtienne une sorte de statut culte au fil du temps. Une chose est sûre, on n’en ressort pas indemne, et on repart avec des questions, des hypothèses et peut-être même une remise en question personnelle.

Je ne peux pas non plus conseiller Midsommar si vous êtes un peu sensible : la violence y est assez malaisante, toujours en gros plan, et surtout, elle intervient très lentement, après une très longue préparation. Lorsque le pire se produit à l’écran, on a déjà eu très longuement le temps de le redouter, d’espérer y échapper. Et si jamais vous allez pisser en mettant en pause sur une scène pas jolie jolie, votre conjoint.e risque d’être traumatisé.e et de s’éclipser pour aller soi-disant chercher à boire (true story, et je n’ai jamais été aussi ravi que le frigo avec le Coca soit si loin de la télé).

Si vous n’avez pas peur des chocs, en revanche, c’est un bien meilleur film que John Rambo et il y a beaucoup moins de morts (mais vous ne risquez pas de les oublier…). Je vais suivre la carrière d’Ari Aster, qui affirmait récemment en avoir terminé avec l’horreur et vouloir se pencher sur d’autres genres (la SF notamment). J’ai hâte de voir ce que ça va donner…

Sandy Julien

Sandy Julien

Traducteur indépendant

Works in Progress

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