Educated, de Tara Westover

Lorsque j’ai lu pour la première fois “De bons présages” de Terry Pratchett et Neil Gaiman, j’étais tellement épaté qu’avant même de finir le bouquin, j’ai téléphoné à mon pote Fred, je lui ai dit “j’arrive chez toi, j’ai un truc de dingue à te faire lire”, et j’ai lu les trente dernières pages en marchant, sur le chemin. Je dis pas que j’ai pas failli me vautrer par terre à plusieurs reprises. Je dis que ce roman était le truc le plus drôle que j’aie jamais lu, et qu’il fallait absolument que je le partage.

Aujourd’hui, j’ai déjà terminé la lecture de “Educated: a memoir” de Tara Westover, et j’ignore votre adresse, mais j’ai envie, qui que vous soyez, de partager avec vous cet ouvrage hors du commun.

Educated raconte, bien mieux qu’un roman, la jeunesse et l’accès à l’éducation d’une jeune fille dont le père, Mormon fanatique, refuse tout rapport avec le gouvernement (Tara ne saura jamais sa véritable date de naissance, ses parents n’ayant pas établi de certificat), interdit l’école à ses enfants et vit dans une paranoïa constante. Le rapport avec le père, et avec la famille en général, est un des thèmes essentiels de cette biographie pas romancée du tout, mais rédigée avec un énorme talent, et à la structure bien plus pertinente que nombre de fictions.

Tara est désormais historienne, et ça se sent : son ouvrage est aussi important à titre personnel que dans le cadre de l’historiographie, puisqu’elle porte un regard analytique sur son propre travail, mais aussi sur la mémoire des faits et leur transmission orale et écrite. Plusieurs événements sont sujets à diverses interprétations, au point que le personnage du père de Tara reste difficile à cerner.

Educated est également une preuve à charge contre le dogme religieux et, au-delà, contre l’emprise patriarcale au sein du culte mormon (et en général…). Le livre aborde évidemment la question de l’éducation, outil essentiel pour s’affranchir de cette emprise et pour accéder à une authentique clairvoyance, celle qui se manifeste paradoxalement par le doute.

Le livre m’a fasciné d’emblée pour le portrait qu’il dressait d’une famille vivant dans la crainte (plus ou moins authentique) de la fin du monde (en amateur de zombie, j’aime tout ce qui touche aux “preppers”), et j’ai ensuite accroché au récit pur et dur, avec ses rebondissements, ses drames, pour finalement, comme l’autrice, lire entre les lignes du récit leur portée sociologique et psychologique. Educated englobe toutes les questions d’une vie, sans jamais tenter d’y apporter de réponse dogmatique : l’identité, les abus subis au sein de la famille, les complexes rapports entre le désir d’émancipation et la loyauté du sang, le fanatisme religieux pratiqué jusqu’au bout, au mépris des faits bruts.

Le style de Tara Westover, clair et sans artifices, m’a énormément plu : aucune envolée lyrique, rien de superflu, rien de maladroit. Exactement ce que j’aime lire.

Si vous lisez l’anglais (ou si vous êtes un peu patients, parce que je doute que les éditeurs français passent à côté de ce bouquin bien longtemps), je vous recommande cette autobiographie qui se lit comme un page-turner et qui s’achève par une brillante analyse de ce que l’éducation et l’indépendance intellectuelle nous apportent. En tout cas c’est ce que j’y ai trouvé, mais je suis persuadé que dans le contexte actuel, où les dogmes les plus aberrants tiennent lieu de règle absolue, Educated est d’autant plus indispensable.

Upgrade – Mise à jour réalisée avec succès

Hier, excellente surprise : un petit film qui aurait pu passer inaperçu, dont je n’avais pas entendu parler, avec des gens que je ne connais pas…
Le pitch : dans un futur très proche, un gus lambda a un accident de voiture qui le laisse quadriplégique. Il se fait implanter une puce intelligente capable de rétablir ses fonctions motrices.
Un conseil : évitez la bande-annonce et vous vous laisserez quelques belles surprises.
Un scénar super simple, qui me rappelle les bons films d’anticipation grand public des années 70-80, avec quelques ingrédients des nineties. Il y a là une pincée de Robocop, de Minority Report, de Strange Days peut-être aussi… Upgrade est un film efficace : il ne se perd jamais dans les digressions ou les sous-intrigues. D’ailleurs il n’y a qu’une intrigue, ce qui est suffisamment rare pour être souligné : pas de fausses pistes à deux balles, pas de dialogues oiseux, pas de dérive ni de message vraiment novateur, juste un bon film d’anticipation et d’action.
C’est réalisé juste comme il faut, avec des scènes d’action vraiment excellentes (notamment en raison de certaines idées visuelles que je ne veux pas spoiler – encore une fois, sans la bande-annonce ça devrait être d’autant plus fun). C’est sobre, le film ne capitalisant jamais sur les effets visuels, mais recourant à toutes sortes de petites astuces pour rendre crédible ce futur très proche. Certains passages sont tout simplement hilarants dans le genre humour grinçant et pince sans rire, et l’acteur principal est vraiment très bon.
Bref : le genre de film qu’on ne classera pas parmi les chef d’oeuvres, mais que je mets immédiatement dans ma liste des trucs à regarder pour passer un très bon moment (j’ai pensé à la liste des films copains-pizza de Rockyrama), et qui représente le divertissement idéal. Bref, mes films favoris.
Je vous le recommande, parce que ça risque de passer sous vos radars et que c’est du bon boulot avec tout ce qu’il faut si vous aimez le ciné d’anticipation couillu (ça tabasse bien comme il faut) et pas trop introspectif (c’est pas Black Mirror non plus).
Et comme je dis souvent, ces temps-ci, qu’il y a une forme de ciné que je déteste (oui, c’est le ciné franchouillard, et oui, c’est pour ça que je trouve que la bande-annonce de Nicki Larson est toute pourrie), il faut que je parle un peu plus du ciné que j’aime. Eh bien c’est celui-là, ce ciné efficace, sans prétention, sobre sans être austère, visuel sans être tape-à-l’oeil, intelligent sans être forcément intellectualisant (même si un bon film qui vous remue les neurones ne fait pas de mal non plus), drôle (j’ai du mal avec les films sérieux qui se prennent au sérieux et qui ne font que dans le sérieux) et finalement, jouissif.

Oui, je peux faire un calembour avec mise à jouir, mais je le ferai pas.

Oups.

 

 

 

 

Baroud d’honneur – Le cas Taka

D’habitude je suis plutôt ravi de parler des trads effectuées sur des romans Star Wars. Cette fois, le plaisir d’annoncer la sortie d’un ouvrage s’accompagne toutefois d’une petite déception.

Le roman “The last stand”/”Baroud d’honneur” de Daniel José Older, traduit par bibi, met en scène un personnage non genré du nom de Taka. Dans la VF, ce personnage est désormais affecté de pronoms masculins et simplement décrit comme androgyne (c’est moi qui ai suggéré cet adjectif, faute de mieux).

J’avais proposé le pronom “iel” pour représenter le fameux “they”, mais cette proposition n’a pas été retenue, et il a fallu se replier sur le masculin et l’adjectif “androgyne”. C’est un pis-aller, qui ne rend pas entièrement justice au personnage, malheureusement.

A la sortie de cette traduction, je suis satisfait du travail réalisé (d’autant que Baroud d’honneur est un roman où l’on retrouve un Han et un Lando fidèles à l’image que je me faisais d’eux, ainsi qu’un de mes personnages préférés, L3), mais je ne peux m’empêcher d’éprouver une petite déception en me disant qu’il s’agissait d’une occasion de présenter de façon fidèle un personnage non genré dans un univers extrêmement populaire.

Je respecte le choix de l’éditeur, qui souligne les limites de la langue française telle qu’elle existe aujourd’hui : effectivement, l’Académie ne reconnaît pas encore les pronoms neutres.

La question qui se pose – à mon humble avis, et à mon modeste niveau – est la suivante : si l’on tient les recommandations de l’Académie pour des règles absolues, comment peut-on espérer que la langue suive de près les mutations sociétales ? D’autant que dans ce cas, la langue est précisément un facteur essentiel des mutations en question : nommer un être, un statut, un état, un sentiment, c’est en reconnaître l’existence légitime.

Les univers de fiction les plus avant-gardistes sont les têtes de pont de l’acceptation et de l’empathie. Neil Gaiman l’exprimait dans cet article :

“Et deuxièmement, la fiction établit l’empathie […]. Vous ressentez des choses, vous visitez des lieux et des mondes dont vous n’auriez jamais soupçonné l’existence. Vous apprenez que chacun est un “moi”, tout comme vous. Vous devenez quelqu’un d’autre et quand vous regagnez votre propre monde, vous avez légèrement changé.”

(Source : https://www.theguardian.com/books/2013/oct/24/neil-gaiman-face-facts-need-fiction)

La fiction nous change, c’est un fait, qu’elle nous ouvre les yeux, nous conforte dans des opinions avant-gardistes ou provoque un déclic qui nous amène vers une sorte d’illumination. Parfois, il suffit d’un détail : je suis convaincu que des lecteurs non genrés anglophones se seront reconnus dans le personnage de Taka et se seront sentis acceptés, “validés”.

Ce n’est pas la première fois que j’assiste à un tel choix de traduction. Un des personnages d’un supplément du jeu de rôle 7th Sea, Heroes and Villains, a également subi un traitement similaire lors de la relecture de ma traduction d’origine. J’avais préconisé là aussi le pronom “iel” pour traduire le “they” américain, mais le relecteur a préféré dans ce cas rétablir un “ils/les” qui ne rend plus vraiment justice au personnage.

Ce que j’en conclus, c’est que c’est… dommage. Je reste persuadé qu’une évolution de la langue est désormais nécessaire pour tenir compte de phénomènes inédits et nouveaux, pour éclairer des zones d’ombre, pour rendre justice à des personnages nouveaux et aux réalités dont ils sont l’écho.

Ayant confiance dans la capacité d’écoute et de réaction des éditeurs de fiction, je me dis que ce n’est que partie remise : des lecteurs et lectrices ont manifesté une volonté de voir désigner clairement les personnages non genrés comme tels, et je reste persuadé que nous évoluerons vers une représentation plus juste de ces personnages, y compris au travers des pronoms qui les désignent. Je me rassure en me disant qu’avec un peu de chance, des personnages comme Taka feront “jurisprudence” aux yeux de l’Académie et qu’à terme, iels finiront par en forcer la porte. C’est en tout cas mon souhait. Merci à tou.te.s celleux qui ont alimenté ce débat en y apportant des arguments éclairants et en manifestant leur souhait de voir évoluer la situation.

En eaux troubles impossibles : The Fallout Meg

Emouvante histoire que cette improbable amitié entre une petite fille et un monstre préhistorique de 25 m de long. Non, je déconne, il essaie de la bouffer.

Vacances, c’est aussi ciné. Et ciné 4DX pour se décoller la pulpe du fond.

Note : les salles 4DX sont ces salles où vous avez droit au film en 3D avec des sièges qui vous secouent vigoureusement, et des petites buses qui vous crachotent de l’eau ou de l’air à la figure quand il pleut ou que le Tyrannosaure éternue. 

 

The Meg (alias… “En eaux troubles” en VF… euh… ah bon…), déjà. Bon, j’aime les flimes de grorequin. Le grorequin est un animal qui consacre 90% de son temps à manger des gens et de gros véhicules, les 10% qui restent lui permettant de rôder juste sous la surface avec un aileron menaçant qui dépasse.
Première déception de The Meg : la chirurgie esthétique a effectivement eu des effets malheureux sur Meg Ryan, méconnaissable dans le rôle-titre.
Deuxième déception : le scénario est là, mais pinaise, les péripéties sont complètement connes, du début à la fin (on est soulagé quand les personnages meurent). Bref, c’est pas Lédandlamaire, qui est le meilleur flime de grorequin, et le meilleur flime de ciména tout court.
Trois… ah ben non, plus de déception. Il y a un mégalodon (enfin… je vous spoile pas), des véhicules sous-marins splendides, des baigneurs qui se font manger, et un petit chien qui nage. Les personnages sont formidablement stupides, comme il se doit, et passent leur temps à faire trempette à côté du monstre en poussant de petits piaillements rigolos jusqu’à ce que croutch, plus de piaillements.

Evidemment, tout ça est calibré pour la 4DX : ce film a la palme des jump-scares (voire les triple-salto-je-me rattrape à l’accoudoir-scares), la plupart étant aussi inévitables et surprenants que téléphonés (c’est paradoxal mais c’est comme ça). Venez en slip de bain, on se fait copieusement arroser, aussi.

C’était un pur moment de spectacle, avec des dialogues complètement tartes, des plans de protagonistes merdiques et un héros complètement con, mais j’y retournerais avec plaisir tant je me suis amusé. Le grorequin est génial, il bouffe des tas de trucs, il y a de vrais bons moments de tension stressants. Je ne suis pas sûr que ce soit aussi fun sans les trémulations de la 4DX, mais je recommande aux amateurs de flimes de grorequins.

 
Mission Impossible 387 – Fallout : alors là j’ai kiffé, mais grave.

Meilleure utilisation de la 4DX ever : moi qui déteste les poursuites en voiture, je voulais ne plus voir que ça dans le film. Et en plus, pendant que le siège me secouait comme un prunier, j’ai compris un truc essentiel.
Pourquoi est-ce que les films d’espionnage me font chier ?
Même James Bond, hein.

Dès le début du film, quand on m’explique que Karl Uglyterroristface est un ancien membre du GRUTCBLU qui a sévi en Ouzbékistan au sein d’un groupe extrémiste néo-nazi et qui menace le marché des aubergines en posant des bombes dans les champs, mon intérêt décroche comme un hélico en chute libre (il y en a plusieurs dans le film et c’est autrement plus rigolo quand c’est pas une métaphore).

 

Donc : pourquoi ?

Eh bien c’est simple. Vous connaissez la règle “show, don’t tell”, j’imagine ? C’est ce qu’on enseigne aux scénaristes de cinéma : il faut montrer les choses, les actions, les émotions, pas simplement les raconter, en parler. On n’est pas au théâtre où Iago entre en scène en disant : “Messire, je crains que Godzilla n’ait dévasté Tokyo, il y avait des immeubles qui s’écroulaient et le monstre faisait grou-grou de la bouche en projetant moult rayons radioactifs.” (J’ai tendance à un peu mélanger les oeuvres mais m’interrompez pas tout le temps.)

Eh bien les films d’espionnage sont les films qui se torchent systématiquement avec cette règle. On a immédiatement droit à ces biographies de terroristes et/ou d’agents, qu’on vous raconte parfois avec de petits montages photo, ou des projections de diapos.

 

Des projections. De. Diapos.

 

Connaissez-vous plus chiant, plus traumatique, qu’une projection de diapos (si vous avez vécu ne serait-ce qu’un cours d’histoire ou de biologie dans les années 80, vous avez sans doute subi des années de thérapie pour vous en remettre) ? Ce sont des images fixes sur lesquelles vous êtes censé vous focaliser pour vous divertir pendant qu’on vous raconte un truc chiant. “Et vous voyez, là, eh ben c’est le fucus vésiculeux, une algue qui…”

Bref. C’est super chiant. C’est le contraire de l’entertainment. C’est un film d’espionnage. C’est 10 minutes dans Mission Impossible. Les scénaristes de la série avaient trouvé un truc rigolo pour faire passer cette scène d’exposition chiantissime (parce que c’est de ça qu’il s’agit : d’une scène d’exposition foirée au max) : quand le héros reçoit sa mission, il y a toujours un petit dispositif qui lui pète à la gueule une fois le message transmis (enfin… non, en fait ça ne lui pète pas à la gueule, mais j’ai toujours nourri le secret espoir que le mec qui fait la bande magnétique et le petit pétard se soit gouré dans le timing et qu’en plein milieu de l’énoncé, genre à “et SURTOUT, monsieur Phelps, SURTOUT, n’oubliez pas de…”, le machin se déclenche un peu trop tôt et que l’acteur se retrouve avec de la suie sur la tronche et la coupe de Desireless). C’est marrant, ça capte immédiatement l’attention… mais malheureusement, c’est pour nous enfourner dans le gosier l’amère pilule de l’exposition d’espionnage merdique.

Je connais des gens qui adorent ça. Voir des photos, des documents et des cartes, ça leur donne peut-être un sentiment d’ancrage dans la réalité (encore une composante essentielle du film d’espionnage). Mais moi, immédiatement, je décroche. Et les moments pseudo-émouvants du film ne passent pas du tout, justement parce que tout est bâti de la sorte : d’une façon lourdingue, maladroite, avec des flashbacks-rêves un peu moisis… Le héros a beau être torturé par… euh… je dirais une espèce de remords, je sais pas trop… eh bien la charge émotionnelle ne passe pas du tout, noyée dans l’intrigue à grande échelle…

Bref, question scénario, j’ai trouvé Mission Impossible aussi chiant que tous les autres films d’espionnage, donc si vous aimez le genre, il y a des chances pour que ça vous plaise.

Là où ça a marché, pour moi, c’est dans les séquences d’action, avec des chorégraphies de baston et de poursuites géniales, complètement WTF, et extrêmement bien adaptées au ciné 4DX. Je dirais presque que pour avoir une idée de ce que la 4DX apporte à un film, vous avez là l’exemple parfait. Je pense que je me serais beaucoup ennuyé devant MI Fallout si je l’avais vu dans une salle ordinaire, et encore plus devant un écran de télé, mais là, c’était un vrai moment de fête foraine, du fun de gamin (se retrouver à bord d’une voiture, à moto, en hélico avec les vibrations et tous les engins qui explosent dans tous les sens, c’est vraiment hilarant : on se prend à rêver d’un tel dispositif pour des jeux vidéo un peu agités).

Bref, concluture. J’aime bien la 4DX, qui permet d’apprécier à fond des flimes pas forcément géniaux mais sympa, en leur ajoutant une sorte d’effet ‘Barnum’. Essayez une fois si vous ne tenez pas trop à vos vertèbres (mais choisissez bien votre film : par exemple, sur Deadpool2, la 4DX était quasiment anecdotique…).

Sandy Julien

Sandy Julien

Traducteur indépendant

Works in Progress

  • Secret World Domination Project #1 44% 44%
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