“Le combat d’hiver” de Jean-Claude Mourlevat

 combatdhiver

Deuxième livre de l’année 2014, Le combat d’hiver était encore un choix de livre « facile » de ma part, puisqu’il s’adresse plutôt aux ados, avec un récit clair et donc, en quelque sorte, une meilleure « lisibilité ». Dans un monde très semblable au nôtre (à quelques exceptions près), Helen et Milena, deux orphelines, découvrent un jour que leurs parents ont autrefois fait partie de la résistance qui s’opposait à la Phalange, un groupe armé despotique qui règne sur le pays. Quel pays ? On l’ignorera tout le long du bouquin, et c’est un choix de l’auteur, qui se place volontairement dans un contexte très légèrement décalé par rapport à la réalité pour raconter la lutte de la culture contre la barbarie.

J’ai énormément apprécié le début de ce roman plutôt tous publics : l’environnement du pensionnat est d’emblée très riche, et les éléments de fiction (les fameuses consoleuses) bien intégrés, intelligents et parfaitement plausibles. Le déroulement de la suite du récit m’a parfois moins emballé, surtout dans des situations dont l’issue paraît jouée d’avance et où l’intervention des protagonistes se limite par moments à être là et à attendre que l’histoire avec un grand H suive son cours. Curieux, car l’intrigue ménage de beaux moments d’émotion, des personnages touchants (l’excellent Basile, à côté duquel Faber, pourtant présenté comme une figure légendaire, fait presque curieusement double emploi), et des moments assez durs.

Cependant, je m’attendais à plus de noirceur, et surtout à plus d’interventions directes de la part des personnages, qui traversent certains passages difficiles par la simple vertu de leur existence, alors que d’autres, ou plutôt un autre, ne sera pas vraiment récompensé de ses efforts… Le pacifisme louable des personnages principaux perd un peu de sa crédibilité sur la fin du récit, qui offre cependant de bien belles scènes. Bref, malgré les éloges de la 4e de couv’, je n’ai pas trouvé la conclusion assez mouvementée, et surtout assez sombre, pour donner de l’épaisseur aux héros et les rendre dignes de l’admiration que les autres semblent leur porter.

J’ai l’impression, à écrire ces lignes, de paraître blasé, alors que beaucoup de choses m’ont plu dans le Combat d’hiver, mais j’ai l’impression d’avoir raté quelque chose dans ce bouquin, à tel point que je me demande si le sens de certains passages ne m’est pas passé au-dessus de la tête. À côté de ça, impossible de s’arrêter avant la fin : le récit est bien mené quoique chaotique (l’auteur avoue être parti sans réel plan, sans savoir où l’histoire allait le mener, et honnêtement, ça se sent assez souvent, même si le chassé-croisé des deux couples principaux, finement amené, donne l’impression qu’il garde le contrôle du déroulement de l’histoire, au moins à court terme). L’ensemble fait souvent preuve d’une grande originalité et déploie des thèmes rarement abordés, au travers de personnages bien campés, dont on se prend à regretter de ne pas les voir développés sur une période plus longue. L’épilogue m’a laissé sur ma faim, avec l’impression d’avoir vu des événements dramatiques par le petit bout de la lorgnette.

Bref, ce n’est pas une déception, tant s’en faut, mais j’ai l’impression que l’auteur en a peut-être trop gardé sous le pied, et qu’il aurait gagné à se lâcher par moments, à donner à l’histoire une conclusion plus viscérale. Quoi qu’il en soit, je vais le suivre et je lirai avec plaisir d’autres de ses œuvres !

Prochain bouquin : La lignée, premier tome d’une trilogie, donc ça y est : après le très court Berazachussetts et le livre pour ados (de 400 pages quand même), je repars sur de gros volumes de lecture. Le bouquin est écrit en collaboration avec Guillermo del Toro, ce qui n’est pas pour rien dans mon choix. Etant donné que nous avons fait une virée à Forum avec ma femme, j’en ai profité pour faire un stock de quelques trucs que je veux absolument lire aussi : Triumf, chez Panini, mais aussi le premier tome des Lames du Cardinal. Mon objectif cette année : au moins un roman de 400 pages environ par semaine. Sauf gros afflux de taf, ça doit être jouable, et ça devrait alimenter ce blog (et me permettre également d’écrire un peu, ce qui n’est pas un mal)… Tiendrai-je jusqu’au 52e bouquin sans faillir ? Eh ben… on verra bien !

À lire si :

* Vous aimez les univers un peu sombres, les histoires de résistance à l’autorité (oui, Hunger Games, c’est de toi que je parle, là).

* Vous aimez les récits plus ancrés dans l’émotionnel que dans l’action (même s’il y en a, et présentée de façon très dynamique).

* Vous aimez les belles histoires d’amitié et d’amour.

À éviter si :

* Vous espérez un récit poignant où les personnages saisissent leur destinée à bras-le-corps.

* Vous attendez une histoire vraiment sombre.

* Vous aimez que tout soit résolu, expliqué et détaillé jusqu’à la dernière page du bouquin.

Si je me remettais à lire ? Premier round : Berazachussetts

Berazachussetts, de Leandro Ávalos Blacha

9782070450947FSPour entamer à belles dents 2014, au lieu de prendre de bonnes résolutions, j’ai acheté un bouquin. Pas très épais, pour être sûr de le finir, contrairement à celui que j’avais commencé l’année dernière en me disant : celui-là, c’est bon, c’est reparti.

Parce que ça fait un bout de temps que je ne lis plus.

Pouf, pouf… Parce que ça fait un bout de temps que je ne lis plus de romans. Mon taf de relecteur de JDR et de traducteur m’amène à lire énormément, mais rarement « juste pour le fun ». Au point que j’en suis venu à bouquiner des tas de choses, mais en perdant peu à peu le plaisir de la lecture. Ainsi, il faut le dire, que ma capacité à me concentrer longtemps sur le même récit. À force d’ingurgiter articles de blogs, comics lus à l’arrache, petites nouvelles, bouquins techniques et règles du jeu, j’ai perdu cette capacité qui a pourtant sauvé mon cerveau de l’asservissement télévisuel quand j’étais gamin.

N’allez pas me faire dire ce que je n’ai pas dit : la télé m’a appris autant que l’école, et reste un formidable divertissement. Au même titre, par exemple, que les jeux vidéo. Mais la lecture (et son extension le jeu de rôle, mais j’y reviendrai sans doute un de ces jours) est un loisir intellectuel à la fois complètement reposant et furieusement actif. Il n’y a rien de moins passif qu’un lecteur. Il est amené à déchiffrer la pensée d’un autre et à retranscrire tout un paysage mémoriel dont il crée le souvenir sans jamais l’avoir vécu. Guidé par le langage uniquement, il bâtit dans les limites de son crâne un édifice dont un autre a le plan, et ce, sans jamais pouvoir savoir si le résultat final est conforme à l’idée première. À moins de pouvoir s’entretenir avec l’auteur sur certains détails, chaque œuvre que nous lisons comporte sa part d’incertitude, où nous avons interprété plutôt que compris le sens originel, si tant est qu’il y en eût un.

C’est un dialogue formidable, dont les interlocuteurs ne coexistent pas dans l’espace ni le temps. C’est un acte de foi, de magie, presque, où par le verbe d’un autre, on refait la création. Et tout ça, la plupart du temps, sans le moindre effort.

Mais ces dernières années, soumis à un bombardement de données, issues de médias divers, j’avais un peu perdu la capacité à établir ce dialogue, et même l’envie d’y recourir. Le manque de temps que je m’étais créé me donnait l’alibi parfait pour cesser de lire « sérieusement », c’est-à-dire, paradoxalement, pour cesser de lire pour m’amuser. À tel point qu’il est m’arrivé, en lisant certains articles çà et là, de me poser la question : « Bon sang, mais comment font ces gens pour lire autant de bouquins ? » Jusqu’à ce que je me souvienne que c’était mon cas il y a peu, et qu’il serait temps de m’y remettre. En 2013, j’ai dû entamer une petite demi-douzaine de romans, que je n’ai même pas finis pour certains (alors que je les avais appréciés, un comble…).

Berazachussetts peu épais et partant d’un postulat assez délirant, me semblait l’outil idéal pour « m’y remettre ». Effectivement.

Ca faisait très longtemps que je n’avais pas lu un truc qui suscite quasiment à chaque page son petit effet « what the fuck ! » À tel point que sur une trentaine de pages, le roman m’a paru strictement insupportable et complètement débile. Enchaînement de situations grotesques (quatre amies trouvent une punkette zombie obèse dans la rue et la ramènent chez elles, l’une d’entre elles, poursuivie par le spectre de son mari, s’en va zigouiller le premier gus sur lequel elle tombe, et qui finira en en-cas, et tout ça sans que personne ne s’en inquiète plus que ça…), de personnages ubuesques (cette femme qui décide de s’emmurer vivante dans son appart juste pour faire chier sa coloc’… oui, je schématise, hein, mais c’est vraiment ça) et d’intrigues qui partent en vrille (là, j’arrête de spoiler), Berazachussetts est un bouquin hallucinant. Il convoque des hordes de zombies, des accidents nucléaires, des foules qui écoutent des analphabètes leur lire des bouquins qu’ils ne comprennent pas, des…

Une vraie boîte de Pandore. Et tout ça à un rythme trépidant, un vrai page turner. En trois soirs, à raison d’une demi-heure/une heure de lecture, le bouquin était plié, rangé, digéré. Savouré. Bonne pioche. Au bout du compte, ça m’a énormément rappelé les comics complètement foutraques des frères Hernandez (Love and Rockets), et qui décrivent avec tendresse un microcosme parfaitement réaliste où se produisent des phénomènes complètement dingues, et ce, sans jamais donner d’explication. Un prof de français de ma jeunesse nous avait à l’époque expliqué que pour lui, la différence entre le fantastique et la SF, c’est essentiellement que le fantastique reste inexplicable. Ce qui, au passage, explique sans doute mon imperméabilité aux romans de vampire récents, où chaque détail un peu mystérieux du mythe est maladroitement défloré par des écrivains souvent très bien intentionnés, mais qui finissent par éteindre la magie de l’univers qu’ils tentent d’expliquer à toute force.

Berazachussetts dégage cette magie brute du fantastique, celle qui n’explique rien (ou presque, on saura tout de même d’où viennent ces foutus zombies), parce que tout simplement, l’auteur considère que nous sommes comme lui dans la confidence et qu’on ne va pas s’embarrasser à expliquer pourquoi la pluie ça mouille. Bancal, hystérique et surtout hilarant, c’est un bouquin qui se révèle finalement exigeant et un peu relou, comme ce type ou cette nana qui vous accoste à l’improviste et vous colle aux basques, pour finalement vous faire vivre une expérience absolument unique et changer votre perception des choses.

Je ne pourrais pas vous conseiller de lire Berazachussetts. Mais je vous recommande quand même d’essayer. Si vous accrochez, il y a de grandes chances que comme pour moi, ce bouquin vous marque durablement.

Allez, hop, suivant, un bouquin pour ados qui s’appelle Le combat d’hiver. Brrr. J’en tremble déjà.

En résumé (et je vais faire ça pour toutes mes « critiques ») :

À lire si :

* Vous aimez les trucs complètement zarbis.

* Qu’importe le style pourvu qu’on ait le fun !

* Les personnages complètement barrés de la tête, c’est votre truc.

À éviter si :

* Vous aimez les intrigues bien construites, logiques et cohérentes ;

* Vous aimez vous attacher aux personnages, quitte à les suivre sur une trilogie de pavasses de 800 pages.

* Vous êtes fan de Z-books (ouais, la littérature de zombies quoi) et vous attendez un récit qui tourne majoritairement autour du thème des morts-vivants.

Ma bibliothèque, c’est moi…

biblioCa faisait un bout de temps que je n’avais plus de bibliothèque à proprement parler.

Ces temps-ci – entendre : depuis que je suis devenu traducteur indépendant, il y a moins d’un an – j’ai dû réorganiser mon bureau, et pour diverses raisons, je n’avais plus de bibliothèque dans celui-ci. J’avais l’impression que ça ne me manquait pas. J’empilais sur mon bureau et sur mon “étagère à foutoir” les derniers magazines que je lisais, les quelques bouquins indispensables à mon travail (romans, JDR et livres de référence du genre dico des synonymes) et un ou deux livres “à lire quand j’ai cinq minutes”. J’avais pris l’habitude de beaucoup lire sur support numérique : ma femme m’a offert une liseuse et je lis beaucoup sur l’application Kindle, en particulier parce qu’elle me permet d’accéder à des livres très difficilement trouvables (le dernier en date est un ouvrage consacré à la série The Wire, en anglais, et quasi épuisé).

Et puis, cette semaine, j’ai eu envie d’avoir une bibliothèque un peu plus structurée dans mon bureau. J’ai simplement récupéré une de nos vieilles étagères en plastique cheap, et je suis parti exhumer des cartons, au grenier et dans la remise, les ouvrages qui la composeraient.

Ca fait longtemps que je ne m’étais pas autant amusé. Trier des bouquins, ressortir de vieux trésors, choisir ce qui était strictement indispensable, ajouter quelques lectures superficielles, caler le tout avec un gros bouquin de jeu de rôle… Déjà, ça, c’était marrant.

Mais quand tout a été terminé, quand j’ai fini de remplir ma petite bibliothèque (à laquelle j’avais rajouté un étage au passage, car la place me manquait pour l’indispensable, finalement…), j’ai contemplé mon oeuvre avec délice, et mon regard s’y arrête régulièrement. J’y pioche négligemment un bouquin de référence ou une BD que je veux relire ou simplement feuilleter. En toute honnêteté, c’est bien plus agréable que de fouiller dans la mémoire de ma liseuse numérique ou ma bibliothèque Kindle. Non pas, simplement, à cause du “noble contact du papier”. Mais simplement parce que j’ai enfin compris que cette bibliothèque a fini par me définir. Et que j’ai fait comme ça toute ma vie sans jamais m’en rendre compte.

J’ai toujours eu une petite bibliothèque qui ne renfermait qu’une partie de l’ensemble de mes bouquins (les autres étant confortablement stockés dans des cartons, sous des meubles, voire chez des potes qui ne me les rendront peut-être jamais, et je m’en fiche). En la parcourant, je vois les sujets qui me passionnent actuellement. Les jeux de rôle auxquels je joue ou j’ai envie de jouer. Les manuels techniques des domaines auxquels je me forme.

Ma bibliothèque comprend actuellement des bouquins de Jack Vance pour le fun (RIP Jack !), toute ma collection d’Unknown Armies, quelques Essential Spider-man (toujours pour le fun), plusieurs bouquins de Temple Grandin consacrés à l’autisme et à la communication, une foule de bouquins sur l’écriture et la narration, quelques manuels pour apprendre à dessiner, mon bouquin préféré sur le bouddhisme (Folle Sagesse de Chögyam Trüngpa) et la biographie des Monty Python (entre autres). Il y a aussi un roman en cours de traduction. Quand j’en aurai terminé avec celui-là, je le retirerai des rayons. J’aurai tourné un chapitre de ma vie. Mais la bibliothèque sera là pour me rappeler ce qu’il reste à faire, qui je suis et qui j’ai envie d’être.

Sandy Julien

Sandy Julien

Traducteur indépendant

Works in Progress

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